scispace - formally typeset

Journal ArticleDOI

Scientifiques sans frontières

01 Dec 2007-Iss: 72, pp 5-7

Abstract: Alors qu’il souhaitait participer au dernier colloque d’Amades, un membre de l’association, medecin de nationalite marocaine exercant dans son cabinet prive depuis de nombreuses annees, n’a obtenu son visa qu’apres des demarches longues, insistantes et repetees, et avec la mobilisation de cautions du cote francais ; le visa a cependant ete delivre trop tard pour lui permettre de faire le voyage. Cette histoire n’est pas une mesaventure isolee : elle s’ajoute a celles d’etudiants desireux de s...

Content maybe subject to copyright    Report

Bulletin Amades
Anthropologie Médicale Appliquée au Développement Et
à la Santé
72 | 2007
72
Scientifiques sans frontières ?
AliceDesclaux
Éditionélectronique
URL : http://journals.openedition.org/amades/65
DOI : 10.4000/amades.65
ISSN : 2102-5975
Éditeur
Association Amades
Éditionimprimée
Date de publication : 1 décembre 2007
Pagination : 5-7
ISSN : 1257-0222
Référenceélectronique
Alice Desclaux, « Scientiques sans frontières ? », Bulletin Amades [En ligne], 72 | 2007, document 3,
mis en ligne le 29 juillet 2008, consulté le 08 septembre 2020. URL : http://journals.openedition.org/
amades/65 ; DOI : https://doi.org/10.4000/amades.65
Ce document a été généré automatiquement le 8 septembre 2020.
© Tous droits réservés

Scientifiques sans frontières ?
Alice Desclaux
1 Alors qu’il souhaitait participer au dernier colloque d’Amades, un membre de
l’association, médecin de nationalité marocaine exerçant dans son cabinet privé depuis
de nombreuses années, n’a obtenu son visa qu’après des démarches longues, insistantes
et répétées, et avec la mobilisation de cautions du côté français ; le visa a cependant été
délivré trop tard pour lui permettre de faire le voyage. Cette histoire n’est pas une
mésaventure isolée : elle s’ajoute à celles d’étudiants désireux de s’inscrire en master
dans notre université qui, au cours des dernières années, ont fait l’objet de demandes
administratives de la part des personnels d’ambassades de France dans divers pays du
Sud, inédites et impossibles à satisfaire. Il devient habituel, lors de chaque conférence
internationale sur le sida, d’apprendre que tel médecin malien ou burundais a été
orienté vers un centre de rétention à son arrivée dans l’espace Schoengen alors même
qu’il disposait d’un visa, ses garanties (d’hébergement, de ressources, administratives,
etc.) ayant été jugées insuffisantes
1
.
2 Faut-il considérer ces « expériences », indépendamment de leur coût financier et
humain, parfois très lourd lorsqu’un billet d’avion a été acheté ou lorsque l’inscription
à une formation universitaire a été obtenue, comme d’inévitables dommages
collatéraux d’une politique de contrôle de l’immigration légalement instituée dans les
pays riches ? Peut-on argumenter que les scientifiques devraient être épargnés de
traitements généralisés à d’autres catégories sociales, sans être soupçonné de
corporatisme ? Doit-on d’abord critiquer l’inégalité de traitement entre Nord et Sud,
lorsque des chercheurs du Sud sont évincés de conférences internationales par les
administrations d’Etats qui se revendiquent universalistes ? Faut-il en premier lieu
dénoncer l’assimilation de ces scientifiques à des clandestins potentiels, alors qu’ils ont
un statut social et professionnel établi dans leur pays, quand ils subissent l’ignorance
passive ou active de personnels des ambassades françaises ?
3 Ces diverses interrogations sont légitimes ; le problème peut aussi être posé
différemment. Parallèlement à la « question humaine », et indépendamment d’un
propos militant sur les entraves posées à la circulation des hommes au temps de la
libéralisation de la circulation des marchandises et des capitaux, n’y a-t-il pas une
Scientifiques sans frontières ?
Bulletin Amades, 72 | 2007
1

question sur le rapport entre le scientifique et le politique, qui nous concernerait au
plan professionnel ?
4 En 1942, s’intéressant aux conditions sociales et politiques de l’émergence de la
révolution scientifique et technique que connut l’Angleterre du XVIIème siècle, Robert
Merton, dans un article devenu un « basique » de la sociologie des sciences
2
, identifie
un Ethos constitué d’un ensemble de normes qui guident les attitudes individuelles et
tracent les contours de l’autonomie du monde scientifique. Parmi ces normes, l’une des
principales est « l’universalisme », un principe qui stipule que la valeur des idées et des
« propositions scientifiques » ne doit pas être jugée selon les caractéristiques sociales
ou économiques de leurs auteurs. Ce principe n’est pas une valeur « subsidiaire », mais
il est un élément essentiel du dispositif de la production scientifique. Il fonde d’ailleurs
un ensemble d’institutions et de pratiques contemporaines, telles que l’organisation
basée sur l’évaluation anonyme de comités de lecture ou d’évaluation à divers niveaux
du dispositif de validation de l’innovation idéelle ou matérielle. Il s’articule à d’autres
principes tels que le « communalisme » qui réfute l’appropriation privée des résultats
scientifiques et considère la connaissance comme un bien public, ainsi que le
« désintéressement » et le « scepticisme organisé ». Certes, la formalisation de cet ethos
par Merton a été discutée ; néanmoins, ces normes sont considérées comme
fondamentales pour la régulation et la stabilisation de ce « système social » qu’est le
monde scientifique, le protégeant simultanément vis-à-vis d’abus internes et
d’influences, et intrusions externes d’acteurs politiques et économiques. Cette analyse
sociologique, élaborée dans les années 1950, concluait que l’exercice scientifique
s’exerce au mieux dans les sociétés démocratiques, où ces normes sont valorisées.
5 Pour rudimentaire qu’il soit, ce modèle d’analyse a son sens dans l’actualité
internationale. C’est bien une incursion du politique dans l’exercice de la science qui
s’exerce lorsque des scientifiques ne peuvent appliquer les règles qui sont les leurs ou
ne peuvent participer à un travail idéel collectif dans le cadre d’une conférence ou d’un
jury de thèse, parce qu’ils sont issus d’un pays pauvre. La production scientifique perd
en qualité lorsque les spécialistes d’un sujet ne peuvent contribuer à la réflexion que
par courrier, fût-il virtuel. Certains domaines de recherche sont davantage soumis que
d’autres à ce risque : c’est probablement le cas de l’anthropologie de la santé, du fait de
l’attention qu’elle accorde aux figures sociales et symboliques des expressions locales,
autour de phénomènes épidémiologiques et biologiques mondialisés. On peut donc être
interpellé en tant que scientifique par ces évictions administratives dont nos collègues
du Sud font l’objet.
6 Dans un article récent
3
, trois chercheurs canadiens en sciences sociales de la santé
s’interrogeaient sur la pertinence de créer un mouvement de type réseau, sur le modèle
de « Reporters sans Frontières », qui attirerait l’attention sur les abus et défendrait la
libre circulation des scientifiques. Un second article à paraître
4
détaille admirablement
les rapports entre mondialisation et production scientifique dans le domaine de la
santé. Si les formes d’intervention restent à concevoir, il nous semble nécessaire de
contribuer à l’espace de réflexion et d’échange qu’ont ouvert nos collègues canadiens
sur ces avatars du rapport entre le politique et le scientifique, dont les contours sociaux
restent à préciser.
Scientifiques sans frontières ?
Bulletin Amades, 72 | 2007
2

NOTES
1. Une Malienne, médecin et spécialiste du sida, a subi trente heures d’arrestation alors qu’elle
arrivait à Paris pour une rencontre scientifique. Eric Favereau, Libération, vendredi 4 mai 2007
2. Merton R. K., The Normative Structure of Science (1942) in Storer N.W. (ed.), The Sociology of
Science,
Chicago, 1973, University of Chicago Press, p. 267-278
3. Ridde V., Gagnon E., de Koninck M., Scientifiques avec ou sans frontières ? Bulletin de
l’association pour la santé publique du Québec, septembre-octobre 2007, pp. 5-8
4. Ridde V., Defying boundaries: globalisation, bureaucracy and academic exchange. À paraître
dans Promotion de la Santé et Education.
Scientifiques sans frontières ?
Bulletin Amades, 72 | 2007
3
References
More filters

01 Jan 1973

1,287 citations


Journal ArticleDOI
TL;DR: The academic field, to speak in Bourdieu’s terms, is a striking example of the inequalities that have resulted from the globalisation of science.
Abstract: experience working in the field. I was accused from the first question of being an academician locked in his Ivory Tower. It is never easy to question acquired knowledge. Although there is a seclusion factor, in my opinion the simile is more a myth, or an urban legend, than reality. Researchers, like myself, who work in global health promotion, only spend a few weeks in our office, which provides some evidence that knowledge and learning are the result of exchange. Nowadays, it is quite the exception to find a health promotion scholar who develops or creates ground-breaking ideas that have not been inspired by the work of others. Once again, for this inspiration to happen there has to be an opportunity to access the learning shared or written by others. This process of exchange is unfortunately unequal, especially between scholars (and practitioners) from high-income countries to those with lower income. For researchers living in these latter countries, once financing their training is resolved (possibly abroad) and they are relocated, no easy task, they are confronted with real hurdles to integrate the scientific globalisation and its characteristic triple component. Organisations are increasingly looking for means to involve and open access to professionals from all over the world. For example, the IUHPE proposes equitable membership fees, which have been determined by the GDP of each country and translate into richer countries paying higher fees that support the possibility of lower fees in poorer countries. However, exchange of scientific knowledge also occurs on the occasion of international conferences. Evidently, the first obstacle is financing the participation at these events of researchers from low-income countries. Conference organisers constantly try to be innovative and contribute to their participation, but their efforts are not yet sufficient. Certain organisations, for instance, invite higher-income country In her famous novel The abyss, Marguerite Yourcenar narrates the errant life of Zenon, an alchemist and doctor, a kind of 16th-century scholar, who “used his wit like a lever that tries to break through the cracks on a confining wall”. Zenon defied the obstacles of travelling in Europe at a time of war, when pioneering ideas about the changes the Enlightenment would bring were not welcome. Despite the risks to his life, he continued to travel coming across substantial bodies of knowledge in philosophy and medicine in the process. The globalisation brought on by the microbial unification of the 15th century world and contemporary forms of globalisation, show that many walls have fallen since Zenon’s time. Nonetheless, the conditions for dialogue and travel are not the same for all, and inequalities continue to hinder scholarly exchange. Globalisation is understood nowadays as the interconnection of a world where we try to move faster (time), look beyond borders (space) and perceive the world as a whole (cognition) (1). This triple relation, however, reproduces itself unequally across the globe. The academic field, to speak in Bourdieu’s terms, is a striking example of the inequalities that have resulted from the globalisation of science. In order to perceive the world as a whole, we must be lucky enough to have access, to participate in the construction of this world and to benefit from the absense of others. In order to move faster, for instance, taking advantage of the Internet’s speed (or airplanes), and to cross borders, the underpinning foundation is having an opportunity to do so. In the academic world, exchange and sharing are an integral part of knowledge development, which reminds us of UNESCO’s (2) declaration on science and the use of scientific knowledge. In a recent conference on community health promotion, I shared with practitioners some new theoretical ideas, based on my

5 citations